Quand je serai grand, je serai prophète

Il faut bien avouer qu’à la base, je possède un grand nombre de défauts qui semblent incompatibles avec ma vocation. Vocation tardive, certes, née dans des circonstances particulières, j’en conviens, mais ne chipotons pas. Prophète est ma vocation.
Examinons donc ces défauts que d’aucuns pourraient qualifier de rédhibitoires pour l’exercice de la fonction à laquelle j’aspire.

Tout d’abord, je suis athée. Profondément athée. Sur l’échelle de 1 à 7 définissant le degré d’athéisme d’une personne en fonction de la probabilité qu’elle accorde à l’existence d’un dieu, 1 étant la certitude de l’existence d’un dieu et 7 la certitude de son inexistence, là où Richard Dawkins lui-même se situe à 61 – précisant, il est vrai, que son agnosticisme est le même concernant l’existence de fées au fond du jardin –, je me place à 7.
Je ne crois pas en l’inexistence de dieu, je sais que dieu n’existe pas. J’ai la foi.

Pire, je suis matérialiste. Je rejette l’existence de l’âme. Je considère la conscience comme un épiphénomène de la matière. Je suis persuadé que la pensée est induite par des phénomènes matériels. Je réfute l’idée que la vie aurait un sens intrinsèque.
Avouez que pour fonder un mouvement spirituel, ça fait un peu tâche.

Ce n’est pourtant pas tout. Je suis rationaliste, cartésien, fervent adepte du raisonnement scientifique. Une élégante démonstration mathématique m’apparaît d’un esthétisme inouï. J’admire l’intelligence et l’imagination. L’approche théorique pure comme l’approche expérimentale me fascinent : les deux font appel à la déduction.
Je n’ai à mon grand dam aucun cursus théologique, loin s’en faut : j’ai fait des études scientifiques – aïe ! –, de physique fondamentale – re-aïe !
Les religions et la science n’ont jamais fait bon ménage, malgré quelques tentatives récentes de concilier les deux. Qu’à cela ne tienne, je ne suis plus à ça près.

Continuons donc. Je suis féministe. Toutes les religions – et ce depuis le culte de la fertilité qui semble avoir été universellement pratiqué au paléolithique, cela ne nous rajeunit guère – ont débuté en marginalisant la moitié de la population. La religion met en place des schémas patriarcaux, assujettit les femmes, et demande à ces dernières l’acceptation de leur soumission. Inutile de préciser que nous ferons exception.

Abordons l’éthique. J’ai un sens de la morale très développé. Cela pourrait paraître une qualité de prime abord, la religion revendiquant la morale comme son domaine de prédilection, et constituerait donc un avantage certain pour un prophète. Certes. Considérons cependant qu’en tant que libre-penseur, si la plupart des grands principes moraux prônés quasi-universellement par les cultes de ce monde rejoignent les miens, d’autres peuvent parfois différer quelque peu. Oh ! pas de quoi fouetter un chat, mais tout de même. Non, là où cela devient véritablement problématique, c’est qu’avant de pouvoir prétendre au titre de prophète, je dois me contenter de celui de gourou. Et là, mon sens moral devient un handicap sérieux. Comment voulez-vous pouvoir arnaquer sereinement votre prochain si cela doit peser sur votre conscience ?
Espérons simplement que je n’aurai pas à rester gourou trop longtemps…

Que de défauts ! Mécréant, matérialiste, rationnel, scientifique, féministe, j’en oublie certainement, et pourtant… sans doute suis-je en raison même de ces défauts bien plus dangereux que les autres imposteurs prophètes m’ayant précédé.
Fonder une religion avec de tels handicaps ressemble fort à une gageure. Si j’y parviens – et j’y parviendrai – songez quelle force de persuasion possédera cette religion fondée par un sceptique revendiqué comme tel. Un croyant religieux, rien de plus banal. Un athée professant une foi nouvelle, en revanche !
Une doctrine bâtie par logique et déduction résistera assurément plus facilement à l’analyse critique qu’une doctrine révélée à un gardien de chèvres victime d’une insolation sur un caillou quelconque.
Une spiritualité issue du matérialisme le plus intransigeant supplantera toutes les autres.
Un enseignement éthique apporté avec une évidente sincérité et un enthousiasme communicatif s’enracine dans n’importe quel terreau.

Dites-vous que ce fou, cet insensé sublime sera celui qui apportera les réponses à vos angoisses métaphysiques les plus profondes, donnera un sens à votre vie, vous offrira l’immortalité et la certitude de la connaissance humaine ultime. Rien de moins.2

Je ne vous demanderai jamais pour cela de croire. Je ne sollicite pas votre crédulité, je fais appel à votre intelligence. Je vous inviterai systématiquement à remettre en question tout ce que vous avez appris et tout ce que vous apprenez, mon enseignement y compris. Je mettrai en lumière des évidences jusqu’alors dissimulées, je vous fournirai des démonstrations, je vous donnerai des preuves pour qu’enfin, comme moi, vous sachiez.

Amen.

  1. Richard Dawkins, The God Delusion (2006). Black Swan, p. 73. ISBN 978-0552773317.[]
  2. Admirez la maîtrise du teasing.[]

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